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Les sabres japonais
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Rappels historiques

    Les variations de longueur, de forme et de caractéristique métallurgique des sabres au cours des siècles permettent de dater et situer l'origine des lames. Quelques rappels historiques vont nous donner des bases de compréhension.

Époque HEIAN (794-1185)

    Les relations diplomatiques et commerciales entre le Japon, la Chine et la Corée ont commencé à décliner au début de l'époque HEIAN et vont cesser vers 894. Cette date est importante pour la prise de conscience de l'identité japonaise.

    Les goûts en matière d'esthétique vont se différencier de ceux de la Chine, et de nouvelles coutumes sociales vont se créer qui vont influencer la culture japonaise pour 1000 ans. Cette nouvelle culture va même suffisamment se démarquer pour devoir développer une écriture spécifique : la forme KANA (écriture phonétique) et une littérature propre.

    C'est à ce moment que les sabres courbes vont progressivement remplacer les épées droites de style chinois. Dans les ENGISHIKI (annales de la période ENGI  901-922), les stades successifs du polissage des lames sont détaillés, montrant l'importance que l'aspect esthétique du métal de l'arme a déjà acquise.

    Le bas fourneau (TATARA) va être progressivement perfectionné, ainsi que les techniques de raffinage du métal, de la soudure par martelage et de trempe.

    Les premiers sabres vont être forgés dans les régions où on trouve du minerai sous forme de sable métallifère, ainsi que dans les grands centres politiques ou religieux. Ces groupes vont être les embryons des écoles/familles de forgerons dont plusieurs vont durer des siècles. De ces structures naîtra progressivement le GOKADEN : les 5 styles/écoles classiques dont nous reparlerons. Dans un premier temps, 3 styles (DEN) principaux vont exister et porter le nom de la province où les lames sont forgées : YAMATO, YAMASHIRO et BIZEN dont la forme de cette époque est dite KO BIZEN « vieux BIZEN » dont on distingue déjà 2 écoles.

    Des styles secondaires existent aussi, comme l'école AOE de la Province de BITCHU qui durera plus de 300 ans.

Époque KAMAKURA (1185-1333)

    Au 12e siècle, les constantes batailles entre les clans provinciaux et l'isolement de la noblesse et des régents FUJIWARA autour de l'Empereur à Kyoto vont amener 2 clans à se disputer le pouvoir politique réel : Les TAIRA (ou HEIKE) et les MINAMOTO (ou GENJI).

    Les armées comportent alors une cavalerie noble à l'armure assez lourde, utilisant surtout l'arc et un peu moins le sabre, et une infanterie un peu plus légère qui utilise en plus le NAGINATA (fauchard).

    Cette rivalité va se finir par la défaite des TAIRA à la bataille de DAN NO URA en 1185. YORITOMO, le chef du clan MINAMOTO, va transporter sa capitale à KAMAKURA dans la province de SAGAMI. Son clan sera ensuite surclassé par un autre clan militaire, celui des HOJO.

    Les Shoguns HOJO vont promouvoir un état d'esprit très martial et même éditer une loi en 1232 qui précise que le devoir d'un Samouraï est l'étude de l'équitation, de la pratique de l'arc et du sabre.

    Cette période de guerres civiles va encourager le développement des écoles de forgerons et faire continuer l'amélioration de leurs techniques. La pratique du sabre (entre autres) va être encouragée et commencer à se structurer au sein d'écoles indépendantes entre elles.

    L'Empereur retiré GOTOBA IN (1180-1239), exilé après un coup d'état manqué, va se passionner pour la forge de sabres et des forgerons de grandes écoles (BIZEN, BITCHU, YAMASHIRO) vont se succéder auprès de lui sur l'île de OKI, pour avoir l'honneur de le côtoyer. Ce haut patronage va donner un prestige immense à cette profession et à sa production. Par ailleurs, en se rencontrant, ces artisans vont croiser leurs connaissances et ainsi les améliorer avant de les réimporter dans leur région.

    Les armes produites dans la forge impériale vont porter sur la soie le MON (symbole) du chrysanthème (fleur impériale), puis GOTOBA va donner ce privilège à l'école du forgeron NORIMUNE de FUKUOKA dans la région de BIZEN, ainsi que le nom de ICHIMONJI ou TENKA ICHI « premier sous le ciel ». Cette importante et très honorifique appellation va ensuite être transmise à 4 écoles : en effet, à la fin du 13e siècle, des forgerons de FUKUOKA vont s'installer à YOSHIOKA et KATAYAMA (dans la Province de BITCHU) tout en gardant le titre.

    Plus tard, d'autres viendront à SOSHU et créeront la 4e et dernière branche.

    L'Intérêt exclusif de l'Empereur pour les sabres va considérablement renforcer le prestige de ceux-ci vis-à-vis des autres armes en lui donnant un statut complémentaire d‘objet d‘art.

    Dans le même temps, d'autres forgerons vont se regrouper à KAMAKURA pour répondre à la demande d'armes de qualité de la part de la noblesse au pouvoir réel (l'Empereur en exercice est toujours à KYOTO où il est courtoisement ignoré). Le gouvernement Shogunal va même ordonner en 1249 à certains d'entre eux de venir s'installer avec toute leur école. Le mélange de leurs différents styles (avec une forte influence du style BIZEN), va en créer un nouveau que l'on va baptiser du nom de SOSHU (province de SAGAMI où se trouve KAMAKURA), quatrième des 5 grands styles de l'époque ancienne. Des forgerons légendaires vont rendre cette nouvelle école célèbre : KUNIMITSU, SUKEZANE, KUNIMUNE, puis le grand MASAMUNE (fin 13e, début 14e siècle). Des élèves de celui-ci vont par la suite créer le cinquième et dernier style classique, le style MINO du nom de la province où ils vont s‘installer.

    En 1274 et 1281, la tentative d'invasion du Japon par les Mongols va avoir un impact considérable : les combats n'ont pas été comme à l'accoutumé des mouvements d'archers cavaliers, avec de nombreux duels. Les Mongols se battent en groupes serrés d'infanterie et d'archerie : les techniques martiales et l'armement vont donc évoluer pour faire face à de nouvelles tactiques. On va beaucoup plus utiliser la lance et le sabre, et on va alléger les armures. La demande de TANTO va exploser car on doit maintenant envisager des combats au corps à corps.

    Après cette chaude alerte, le train-train des guerres civiles reprend, et finalement les HOJO de KAMAKURA vont être défaits par une coalition de clans mécontents réunis sous la bannière de l'Empereur GODAIGO en 1333.

Époque NAMBOKUCHO ou YOSHINO (1336-1392)

    L'Empereur GODAIGO va régner à KYOTO 3 ans, puis un autre clan, les ASHIKAGA, va reconnaître un autre Empereur et l'installer au nord de KYOTO. Une guerre civile de 60 ans va s'ensuivre entre Cour du Nord et Cour du Sud à travers les landes de YOSHINO près de KYOTO, que les ASHIKAGA finiront par gagner en 1392. Ce conflit va donner son nom à l'époque NAMBOKUCHO « cours du Nord et du Sud ». Cette guerre sporadique où les embuscades ne sont pas rares va définitivement détrôner l'arc comme arme principale au profit du sabre.

    Les forgerons de KAMAKURA vont être dispersés par cette tourmente, retournant dans leurs anciennes provinces ou migrant plus loin encore et changeant leur style de travail au gré du changement du type de minerai, de l‘eau, du charbon de bois...

Époque MUROMACHI (1392-1573)

    Le Shogun ASHIKAGA YOSHIMITSU va installer sa capitale à MUROMACHI, dans la banlieue de KYOTO. Ce nouveau gouvernement va renouer des liens diplomatiques et commerciaux avec la Chine et favoriser les travaux et les arts inspirés par le Bouddhisme Zen, qui depuis de nombreuses années a progressé parmi les Samouraï et la haute noblesse.

    La négligence dans la gestion du pays, encore très divisé entre des clans guerriers va aboutir à de nouvelles guerres civiles en 1467. Cette époque trouble est connue comme « époque des provinces en guerre ». Les combats vont opposer des armées hétéroclites de petits et grands seigneurs de guerre, avec souvent quelques cavaliers Samouraï encadrant des groupes d'ASHIGARU  « pied léger », infanterie légère paysanne.

    Les premières arquebuses introduites par les Portugais à partir de 1543 (et rapidement copiées par les armuriers locaux), vont modifier la donne. ODA NOBUNAGA, grâce à ses mousquetaires, va remporter la bataille de NAGASHINO en 1575 et s'imposer comme le maître d'une bonne partie du Japon. Il va régenter le pays depuis son château de MOMOYAMA.

Époque MOMOYAMA (1573-1600)

    TOYOTOMI HIDEYOSHI va succéder à NOBUNAGA après son assassinat et poursuivre son oeuvre d'unification depuis le château de MOMOYAMA. Il interdit le port des armes à la classe paysanne. Cette « chasse aux armes » stoppa la production de masse (et de pauvre qualité) de MINO et de BIZEN. Une grave inondation dans la Province de BIZEN en 1591 va également sévèrement ralentir la production dans cette zone.

    Les forgerons vont alors se redéployer dans les grandes villes et à proximité des châteaux pour se rapprocher de leurs clients exclusifs : la classe guerrière des Samouraïs.

    La qualité des armes va donc augmenter dans un premier temps, et elles vont également être plus décorées, avec des fourreaux plus colorés (souvent vermillons), des FUCHI, KASHIRA et TSUBA très ouvragés et influencés par la mode, tendance qui se poursuivra au début de l'époque EDO.

    Les sabres anciens, de haute qualité souvent, sont recherchés et arborés par les dandys les plus riches (ils valent fréquemment de véritables fortunes).

    La mode qui va se pérenniser va être de porter le sabre fiché dans la ceinture, avec le tranchant vers le haut, alors que jusqu'à présent on le portait suspendu à la ceinture par des chaînettes ou des tresses, le tranchant vers le bas. On va même très souvent raccourcir les sabres longs anciens (TACHI) pour pouvoir se plier à cette mode, car dans cette position, un sabre long est difficile à dégainer.

    La société est par ailleurs en train de se hiérarchiser de façon formelle, prémices de la société figée que les TOKUGAWA vont imposer lors de la période EDO. Les forgerons vont donc être classés par rang : les plus honorés étant du rang KAMI, au-dessus des SUKE, eux même supérieurs aux JO, puis aux SAKAN.  Ces titres honorifiques étaient à l'origine ceux de hauts fonctionnaires provinciaux. Une famille de forgerons était chargée de vérifier qu'aucun titre n'était usurpé.

Époque EDO (1600-1868)

    Après la mort de TOYOTOMI, laissant un fils en bas âge, une nouvelle guerre éclate entre les régents sensés expédier les affaires courantes en attendant la majorité de l'héritier.

    TOKUGAWA IEYASU va écraser ses adversaires à la bataille de SEKIGAHARA en 1600, devenir ainsi le plus puissant de tous les Shoguns jusqu'à lors, et finir d'unifier le Japon.

    Chaque province va être placée sous l'autorité d'un DAIMYO « grand nom », Samouraï de haut rang, dont la famille reste otage à EDO, la nouvelle capitale. Ils se font construire de nouveaux châteaux, symboles de leur rang, autour desquels de nouvelles villes se créent.

    La fin des guerres va faire chuter la demande de sabres, et seuls les meilleurs forgerons vont continuer la tradition, pour une production faible mais parfois de haute qualité. Trop souvent, néanmoins, certains sabres vont être très beaux, mais de qualité discutable dans le cadre du combat.

    La hiérarchisation figée des classes de la société, évoquée plus haut, va se préciser de façon draconienne : elle précise qui a le droit de porter des armes, et dans ce cas la longueur maximale autorisée (2 SHAKU et 8 SUN, soit 80 cm) et même les couleurs interdites pour les fourreaux, les formes des TSUBA etc. La joyeuse exubérance artistique de l'époque MOMOYAMA est bien finie.

    La société japonaise va se fermer à toute influence extérieure : ne progressant plus, elle va tourner en rond et les armuriers vont copier le travail de leurs prédécesseurs des siècles antérieurs. Les rares innovations sont esthétiques et concernent l'aspect de la ligne de trempe. Un certain sursaut aura lieu au 19e comme nous allons le voir un peu plus loin.

Classement chronologique des lames

    La classification des lames en fonction de leur date de réalisation va être un peu plus simple. On va distinguer :

  • CHOKUTO (ou TSURIGI) antérieurs au 10e siècle, de forme droite, très influencés par les armes chinoises et dont nous ne parlerons pas ici pour simplifier le propos.
  • KOTO « vieux sabres »  (de 900 environ à 1596) où on peut trouver des sabres typiques des 5 styles classiques (GOKADEN) que sont les lames YAMATO, YAMASHIRO, BIZEN, SAGAMI (ou SOSHU) et MINO (ou SEKI) du nom de leur Province (des styles secondaires mais fascinants existent aussi, comme BITCHU). Comme on l'a vu, si la qualité générale est très bonne pour ceux parvenus jusqu'à nous, certaines périodes ont fourni des armes un peu moins passionnantes, mais toutes sont intéressantes.
  • SHINTO « nouveaux sabres » (1596 à 1800) dont la qualité moyenne est moindre que celle de leurs prédécesseurs, mais il y a de nombreuses exceptions.
  • SHINSHINTO « nouveaux-nouveaux sabres » (1800 à 1876) ou un certain renouveau donne de meilleures lames. L'année 1876 correspond à l'interdiction du port du sabre.
  • GENDAITO « sabres récents » (1876 à nos jours) ou le pire peut côtoyer le meilleur.